Accueil Non classé 24 décembre 1800, rue saint-Nicaise

24 décembre 1800, rue saint-Nicaise

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                   Je suis passé par ici des dizaines de fois. Avec mes touristes en bus. A pied pour me promener ou parce que le métro était à l’arrêt. Aujourd’hui, depuis mon lieu de confinement, je m’y rends par la pensée. Je remonte le temps de 219 années. Nous sommes le 24 décembre 1800. Le 3 nivôse an IX dans le calendrier révolutionnaire. Il est 19h et un froid glacial enveloppe les rues de Paris pourtant toujours vivantes malgré le faible éclairage. Je me fais le témoin invisible du passage d’une charrette rue saint Honoré, quartier des Tuileries.

                Trois hommes vêtus de blouses bleues forment l’équipage de l’attelage. Deux s’affairent à ramasser tout ce qui traîne dans la rue devant le troisième homme qui commande une vieille jument noire. Ce troisième homme, c’est le chevalier Joseph Picot de Limoëlan. L’un de ses comparses l’interpelle :

                « - Hé Tape-à-mort ralentis donc ! »

                Le comparse, c’est François-Jospeh Carbon, un homme trapu avec une barbe blonde et une cicatrice au sourcil. Et Tape-à-mort… Et bien c’est le surnom fort sympathique du chevalier de Limoëlan, chevalier fort peu courtois si l’on en croit le sobriquet dont ses compagnons l’affublent.

                Répondant par un grognement, ledit Tape-à-mort tire avec souplesse sur les rênes, se frayant un chemin dans l’étroite rue saint Honoré, artère principale du quartier. L’homme n’est pas du genre loquace. Il a le regard sombre. Son port altier trahit son origine noble. Curieux de voir un charretier se tenir ainsi. Il paraît prêter à peine attention à ses deux compagnons au risque de leurs écraser le pied d’un coup de sabot.

                Avec Carbon, le second qui est plié en deux dans la fange, c’est Pierre Robinault de Saint-Régeant. Il est du genre colérique, pour ne pas dire violent. Embêtant quand on sait qu’il porte deux pistolets à la ceinture. Ça aussi c’est curieux pour un charretier qu’on aurait bien d’avantage imaginé avec un bâton ou une fourche. « Dégage ! » s’écrit-il à l’attention de Carbon qui, plié en deux comme Saint-Régent à remuer chaque pierre, lui rentre dedans tête contre tête.

                Mais pourquoi ces deux là ne se contentent pas de pousser les obstacles qui encombrent le passage de l’attelage et en chargent la moitié dans le chariot. Que peuvent-ils bien faire de tous ces bouts de bois et de ces cailloux ? Ce jour à cette heure, ils doivent forcément livrer des victuailles pour les cafés du quartier. On sort ce soir. C’est le 24 décembre. Alors oui maintenant on dit le 3 nivôse, calendrier révolutionnaire oblige, et célébrer Noël paraît moins évident. Les biens de l’église sont toujours en grande partie confisqués, les maisons de Dieu reconverties en temples de la raison ou de l’être suprême. Mais même à Paris, l’Eglise catholique est toujours là et paraît lentement revenir en grâce, être tolérée à nouveau. Alors se retrouver dans les cafés pour réveillonner, quitter sa sombre, humide, et surpeuplée chambre pour cette soirée particulière devient à nouveau une tradition.

                Ça ne répond pourtant pas aux questions que doivent se poser les badauds observant l’activité à laquelle se livrent les deux larrons. Pourquoi chargent-ils ainsi tout ce qui traîne ? Alors que sous la bâche le chariot a déjà l’air bien chargé. Cette forme arrondie a tout l’air d’être un sacré tonneau de vin.

                L’attelage progresse lentement mais sûrement au milieu des maisons à colombages qui paraissent comme se pencher sur vous, dont le torchis s’effrite ça et là entre les pans de bois. Il arrive à l’angle de la rue Saint-Nicaise tourne en direction de la place du Carrousel et se stoppe brusquement au milieu du passage. Le chevalier de Limoëlan met pied à terre en laissant là le charriot, poursuivant son chemin à pied, tandis que ses deux comparses ressortent toutes ces pierres et morceaux de bois qu’ils avaient collectés et les disséminent à nouveau dans la rue. Mais que font-ils ? doit se dire la tenante du café Apollon devant lequel la charrette s’est arrêtée. Nul n’a alors entendu Limoëlan murmurer en marchant. « Maudite soit cette révolution, j’aurais ma vengeance ! »

                Arrivé place du Carrousel, le chevalier s’adosse au mur fermant la cour de l’hôtel de Longueville. Il peut voir la grille des Tuileries. Juste derrière, il distingue plusieurs voitures, des hommes et des chevaux en mouvement. Les grenadiers montés attendent. Il tourne la tête et peut voir à nouveau la charrette rue saint-Nicaise. Limoëlan se récite la tâche qu’il lui revient d’effectuer : Découvre toi à l’instant où ils franchiront la grille. Puis éloigne-toi.

                Il y a déjà pas mal de remue ménage autour de la charrette. Carbon paraît échanger des propos fort peu amicaux avec un cocher qui vient visiblement de briser sa roue sur un des obstacles jonchant la chaussée. Des deux cotés le flux de voitures se densifiait. Quand à Saint-Régeant… Mais… que fait-il ? se demande le chevalier. Son complice près de l’attelage parle à une fillette. Il lui confie les rênes de la jument. Non ! Pas ça ! Ce n’est pas ce qui était prévu ! Limoëlan fait machine arrière vers la charrette, subitement tenaillé par l’angoisse. Une perle de sueur glacée coule sur sa nuque. Fiche le camp gamine !

                Le raffut des sabots et des roues vient de derrière. Il ne se tourne pas. Il ne hôte pas son chapeau. « Fiche le camp gamine ! » Elle ne fiche pas le camp, elle regarde vers le chevalier, mais comme à travers lui. Derrière lui. Limoëlan voit Carbon déguerpir brusquement. Des étincelles jaillir des mains de Saint-Régent, accroupi au bord du charriot. Du briquet frappé contre le silex, une étincelle plus forte met le feu à la mèche. Saint-Régent fuit à son tour. Le chevalier se retourne et manque d’être renversé par la première voiture. La première d’un cortège se dirigeant vers l’opéra, situé non loin de là, rue de la Loi. La bonne société parisienne ne parle que de cela. Joseph Haydn s’apprête à proposer pour la première fois en France sa Création jouée par un orchestre de 250 musiciens ! Parmi les spectateurs attendus, dans l’une de ces voitures engagées rue Saint-Nicaise, le premier consul Napoléon Bonaparte. L’explosion retentit.

                La fillette s’appelait Marianne Peusol. Elle avait accepté contre douze sous de tenir les rênes de la jument. Elle n’eut pas le temps de souffrir et quitta les rivages de ce monde. Le chevalier Joseph Picot de Limoëlan devait lui aussi disparaître. On n’entendit plus jamais parler de lui à Paris. Et pour cause, sa fuite l’entraîna bien loin de là, en Amérique. Sans doute le visage étonné de Marianne, douze sous dans une main et les rênes de la jument dans l’autre, dût le hanter jusqu’à la fin de ses jours. Cela expliqua-t-il qu’il fut ordonné prêtre dans le nouveau monde ?

*

                Joseph Fouché, ministre de la police générale, se tient au milieu des décombres. Morts et blessés ont déjà été évacués. Quatre morts sur le coup. Vingt-deux qui devraient les rejoindre dans le macabre bilan et une cinquantaine de blessés. Il a pourtant insisté pour que les décombres soient laissés en l’état en vue d’être examinés, et pour conserver… la tête du cheval. Il n’avait que peu de temps pour penser avant de mettre ses hommes en action. Le brûlement de la mèche, l’effet de la poudre et de l’explosion, tout fut calculé se disait-il. J’ai failli. J’aurais dû prévoir ce qui se tramait dans les milieux royalistes. Quelques heures auparavant, le premier consul ne s’était pas montré tendre avec lui, et il ne parvenait pas à se défaire de ce sentiment de culpabilité. Ne pas avoir anticipé.

                Mais ce n’était pas son impréparation qui contrariait le plus le premier consul, c’était leur divergence sur les suites à donner à l’enquête. Ça ne peut pas être un coup des Jacobins, pas après la conspiration de poignards. Nous les avions infiltrés, je les tenais tous… Mais comment le faire entendre à Bonaparte, lui qui me voit encore comme le monsieur police du directoire… Allons, oublions cette soufflante et enquêtons ! Commençons par cette tête de cheval.

                Dubois, préfet de Paris, examinait les dégâts sur la façade du café d’Apollon. Une quarantaine de bâtiments avaient été endommagés. Les vitres avaient de partout volé en éclat. Une dizaine de façades de boutiques avaient été complètement soufflées par l’explosion du tonneau rempli de poudre à canon et caché sous la bâche de la charrette, une banale charrette que la presse parisienne s’empresserait d’appeler la « machine infernale ».

                « - Dubois j’ai à vous causer ! » l’interpela le ministre de la police.

                – Monsieur le ministre ?

                – Monsieur le préfet, envoyez vos enquêteurs chez les marchands de chevaux de la ville. Si l’un d’eux reconnait la tête que nous avons et déclare avoir vendu l’animal, nous pourrons peut-être remonter la filière.

                – Bien monsieur. »

                Les voitures peinaient toujours à se frayer un chemin au milieu des gravas. Les habitants des bâtiments endommagés faisaient des allées et venues pour vider leur logement ou réparer ce qui pouvait l’être. Les badauds étaient nombreux, exprimaient leur colère face à la lâcheté de cette attaque. La veille, Bonaparte s’était rendu malgré tout à l’Opéra. Le spectacle avait déjà commencé, le premier consul était en retard. La détonation fut entendue par tous les spectateurs et la musique cessa. De longues minutes indécises de brouhaha suivirent. Puis Napoléon Bonaparte fit son entrée et une puissante acclamation résonna dans les loges. Lui s’installa comme si de rien n’était et la musique reprit. Les ovations raisonnèrent à nouveau aux grilles des Tuileries à son retour du spectacle. L’initiative de ces ennemis cachés du premier consul avait clairement fait l’unanimité contre eux.

                Fouché, après le sermon que lui avait fait subir Bonaparte, comprend pourtant qu’il doit diriger une deuxième opération de police de front. Elle devrait prendre la forme d’une opération punitive contre le milieu jacobin. Car la conspiration des poignards n’avait été empêchée que deux mois auparavant, et ce milieu révolutionnaire intransigeant était toujours considéré comme le plus dangereux ennemi intérieur du nouveau régime. Mais ce « nettoyage » serait-il vraiment injustifié ? Le club des Jacobins avait été une réunion d’hommes visionnaires. Mirabeau. L’abbé Grégoire. Mais depuis la Terreur, jacobin rimait avec inquiétude pour une grande partie des citoyens. Il faudrait bien un jour un l’autre faire main basse sur ces jacobins bien moins glorieux, anonymes pour la plupart, qui écumaient les rues de la capitale en toute impunité malgré leurs crimes de septembre 92. Les septembriseurs. Ces hommes et femmes qui avaient été aveuglés par la haine et qui se ruèrent en cette période de chaos dans les prisons de la capitale pour massacrer les prisonniers, royalistes ou non.

                Fouché venait de la police mais comprenait la logique politicienne de Bonaparte. La stabilité du pays dépendait incontestablement de la survie du premier consul  en cette année 1800 et il fallait frapper fort dans les rangs ennemis. C’est pour cette raison que l’année suivante des dizaines de ces tristes septembriseurs devaient découvrir des horizons lointains, déportés au bagne des îles Seychelles.

                Fouché ne fit qu’obéir aux injonctions de Bonaparte concernant les Jacobins. Mais il mena une brillante enquête de police pour poursuivre les véritables coupables. Utiliser la tête du cheval fut une idée de génie puisque l’animal fut effectivement reconnu par son vendeur. Il se rappelait l’avoir vendu à un certain François-Joseph Carbon dont les policiers retrouvèrent la trace le 18 janvier. Celui-ci donna sous la torture les noms de ses deux complices. Saint-Régeant fut pris une semaine plus tard mais Limoëlan avait déjà réussi à mettre les voiles. Les deux captifs furent condamnés à mort et exécutés sur la tristement célèbre place de Grève.

                Le ministre de la police générale avait vu juste, c’était un coup des royalistes. Mais jusqu’à quel niveau du réseau pouvait-il remonter ? C’est du côté des Chouans qu’il se tourna, car les trois hommes venaient de Bretagne et avaient participé à l’insurrection vendéenne. Fouché découvrit le mobile de Limoëlan : son père, exécuté à Paris, devait être à ses yeux un martyr de la révolution. Saint-Régeant était un acharné se cachant de longues années dans les forêts bretonnes dans l’attente de son instant de gloire. Carbon se retrouva sur le champ de bataille face à Napoléon en personne en 1795 selon ses déclarations. Il cria à de nombreuses reprises sous la torture vouloir la mort du premier consul. Mais l’enquête semblait devoir s’arrêter là.

                Il faut que je mette la main sur Cadoudal ! n’avait cessé de se répéter Fouché, tout le long de son enquête. Les trois complices avaient en commun d’avoir servi sous les ordres du Breton, l’ennemi juré de Fouché. En avril, le ministre l’avait débusqué à Paris mais au terme d’une épique course poursuite menée à grand galop, l’homme avait semé la police et déguerpi en Angleterre. Et trois semaines avant l’explosion de la machine infernale, le sachant de retour en Bretagne, le ministre avait envoyé deux de ses meilleurs agents pour lui régler son comte. Ils n’étaient jamais revenus. Le véritable coupable à ses yeux lui paraissait inatteignable.

*

                Georges Cadoudal explosa de colère à la lecture du pli. « Mais quelle bande d’idiots ! Et quel manque de hardiesse ! Aurais-je dû aller jusqu’à guider leur sabre ? »

                Il se savait homme traqué. Le point de non-retour avait été atteint depuis longtemps. Et chaque attaque déjouée resserrait l’étau autour de lui. Ce n’est pas lui qui paya le prix après l’attentat rue Nicaise, mais peut-être aurait-il préféré. Le 20 janvier, son meilleur ami Mercier la Vendée est liquidé par des gendarmes. Le 3 février, les gendarmes à nouveau arrêtent son propre frère alors qu’il cultive son champ. En chemin vers la prison son escorte le fusille sous le prétexte qu’il aurait cherché à s’échapper.

                Il doit gagner l’Angleterre à nouveau. Demander asile pour ce qu’il reste des chouans.

                Mais il a atteint le point de non-retour. Ce sera lui ou Bonaparte. En 1804, son dernier complot échoue. Il est guillotiné. Il ne verra jamais se réaliser son vœu le plus cher. Le duc Charles d’Anjou débarquant sur les côtes françaises, à la tête d’une armée d’Anglais et de chouans.

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